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samedi 14 avril 2012

Dans l'attente du temps à venir / à la recherche du temps perdu...


« Petite fille, je vivais dans la folle attente de "la vie". Je croyais qu’un jour brusquement la vie allait commencer, s’ouvrir devant moi. Comme un lever de rideau, comme un spectacle qui commence. Il ne se passait rien et il se passait des quantités de choses, mais ce n’était pas ça, on ne pouvait pas dire que c’était la vie, et il faut croire que je persiste à  n’être toujours qu’une petite fille puisque je reste toujours dans les mêmes dispositions, que je continue à attendre cette vie qui doit venir. […] Les événements que j’attendais avec impatience survenaient l’un après l’autre et jamais ils n’étaient aussi beaux que l’attente, et ils ne retrouvaient leur beauté que dans le souvenir et dans l’attente renouvelée de leur retour. »


Milena Jesenskà, Vivre, p. 151-2

vendredi 6 janvier 2012

un oiseau qui vole à votre place...




De Milena Jesenská in « Mystérieuses rédemptions » (Vivre, traduction Claudia Ancelot, 1985)

« Dîtes-moi, cela ne vous est-il jamais arrivé ? Vous êtes couché dans la nuit, vous regardez le plafond dans le noir, paralysée de terreur et de douleur et soudain, quelque part à l’étage, un enfant pleure et pleure à votre place ? Ne vous est-il jamais arrivé qu’au théâtre des hommes meurent, se battent et chantent à votre place ? Ne vous est-il jamais arrivé de voir à l’horizon un oiseau qui vole à votre place, les ailes déployées, tranquille, heureux, disparaissant au loin pour ne jamais revenir ? N’avez-vous jamais trouvé une route dont les pavés sont capables de supporter précisément autant de pas qu’il vous en faut pour vous libérer de la douleur ?

Je crois fermement que le monde vient à notre secours. On ne sait ni quand, ni comment, ni par quoi. Il survient inopinément, simplement, avec compassion. »

Commentaire de mon amie Hélène : Celui là est très beau mais un peu désespérant quand on sait comment « le monde est venu à son secours », puisqu’elle est morte à Ravensbrück.

Mais en fait, le passage continue comme suit :

« Parfois être sauvé est presque aussi douloureux que la douleur elle-même. Je connais un homme [Kafka] qui a les poumons malades. Il est grand, maigre, son visage est aigu, anguleux, méchant et incroyablement bon. Voici de qu’il m’a dit de sa maladie : « Lorsque le cœur et le cerveau en ont eu assez de supporter la souffrance, ils se sont mise en quête de quelque chose qui puisse les sauver – et c’es alors que les poumons se sont proposés. Je sais que ma maladie m’a sauvé. Mais cette transaction entre le cœur et les poumons, qui s’est faite à mon insu, a dû être terrible. « On dirait un conte de fées. Un conte de fées étrange venu d’un autre monde, et pourtant, c’est la vérité de l’existence et de la souffrance. Ici, les poumons malades ont fait office de rédempteurs. Non, ne vous étonnez pas. Il ne faut pas s’étonner. Peut-être faut-il en pleurer. Il faut serrer sa tête dans ses mains et aimer la vie avec ardeur, avec tant d’ardeur que tout cet amour finira par l’attendrir et par racheter sa malédiction. »

Il y a par ailleurs tout un article consacré à Kafka (p. 133 sq.) où Milena reprend sensiblement la même idée après sa mort en citant les mots de Kafka dans une lettre : « [P]endant des années, il a souffert d’une maladie des poumons et, bien qu’il la soignât, il l’alimentait aussi sciemment et l’entretenait dans ses pensées. "Lorsque l’âme et le cœur ne supportent plus le fardeau, alors les poumons en assument la moitié pour qu’au moins la charge soit à peu près également répartie". »